Un midi de juin

Il fait un soleil radieux, on sent que l’été arrive, la chaleur est palpable malgré la brise encore fraîche. Les immenses fenêtres du bureau contriburont bientôt à chauffer la place comme dans un fourneau nous transformant ainsi en petits chaussons luisants. Déjà, nous sentons que l’air climatisée à peine à suffire, qu’est-ce que ce sera lors des grosses canicules montréalaises ?

J’amorçe mon neuf heures de travail sans pause ni heure de repas, ils m’exploitent probablement, mais je m’en fous, tout le reste compense largement pour ces longues heures.

Je me demande parfois ce que j’attends, je suis là depuis pratiquement un an et j’entrevois l’avenir sans trop de conviction. Vais-je réellement passer ma vie ici, à répondre à des clients, mais surtout à des patrons bêtes et stupides ? Car ici, j’ai environs 40 patrons ayant chacun leur petites exigences plus ou moins capricieuses, je dois cependant avouer qu’ils nous le rendent bien le temps venu. Nous croulons sous les cadeaux, les attentions, mais surtout les tappes de reconnaissance qui pleuvent après les gros « rush ». Ils ne sont pas ce qu’ils reflètent, pour la plupart du moins, les agents immobilier ne s’avèrent pas tous être des baffoueurs de bas de gamme ou des escrocs sans scrupules.

Nous sommes deux à partager les heures. Elle fait la réception le matin, je la remplace dès midi pour qu’elle puisse terminer le travail du coté des ventes. Elle a un maigre salaire comparativement aux années de loyaux services, mais je crois qu’elle est comme moi, elle sait qu’au bon moment elle pourra non pas demander, mais exiger ce qu’elle veut. Cette femme je l’adore, on apprends à la connaître lentement, mais lorsque la perle finit par sortir de son coquillage, on ne peut que l’apprécier davantage.

Nous avons chacune nos préférés et notre affection ne grandit pas avec la valeur des présents, bien au contraire. Les moins généreux sont pour moi les plus humains, ils n’essaient pas de combler le manque de relation par un vide tout aussi poison.

Le mien, mon coup de coeur, il est italien, ils le sont presque tous ici d’ailleurs, mais la plupart sont mariés. Lui ne l’est pas, il est bien différent aussi, nous sommes capable de nous parler sans détour, il me fait ses recommandations fermement avec une touche de tendresse.

Depuis quelques temps, je crois déceler dans ses regards une chaleur enveloppante. Je sens ce changement en moi aussi, il m’attire depuis toujours cet agent, mais est-ce réellement réciproque ?

J’ai l’impression que ce questionnement ne s’arrêtera jamais puisque notre possible relation mènerait à mon congédiement ou plus probablement à ma démission. Ce serait trop facile de le privilégier, pourtant nous le faisons déjà sans pour autant que ça se sache. La réception, c’est nous, nombres d’appels sont tranférés sans suivre la liste, parce que le client ne veut pas un noir, parce que le client ne parle que français et exige quelqu’un sans accent, parce que le client ne sait pas trop ce qu’il veut et donc par vengeance on le tranfère à celui qui nous a fait suer la semaine précédente. Bref, toutes les raisons sont bonnes pour privilégier ou non quelqu’un. Pourtant, moi je sais que je ne ferais pas ça, mais eux, les big boss, le savent-ils ?

J’ai de plus en plus envie de me blottir contre lui, malgré que la fin de semaine je passe mon temps dans les bras d’un autre. Cet autre qui m’a chaviré l’été précédent, celui qui ma fait mal aussi, mais pour qui je suis restée sans trop savoir pourquoi juste parce qu’il le fallait, tout simplement. Je croyais que l’amour en double était impossible, je l’avoue, je les aime tous les deux, mais je ne peux choisir sans regretter. Et puis, j’ignore les sentiments de mon italien, si ce nétait que de l’amitié ?
********************************
Quelques semaines se sont écoulées et je n’ai toujours pas eu de déclaration d’amour, juste de tendres regards. C’est peut-être mieux ainsi, je suis enceinte d’un autre. La vie a décidée de s’en mêler et donc m’a forcée à choisir entre les deux, mais pas tout à fait, je pourrais très bien abandonner mini-bedaine et partir avec l’italien. Mon coeur ne se résignera jamais à commettre ce geste de toute façon, aussi bien assumer.

Je ne saurai jamais si l’amour faisait réellement son nid entre les deux branches de nos coeurs, l’italien et moi, mais je sais cependant que je suis maman d’un adorable petite fille de 3 ans que je n’échangerais pour rien au monde.

Publicités